Christian Gollier, vous publiez un ouvrage, « Économie de l’(in)action climatique », riche de travaux et d’études. Combien de temps vous a-til fallu pour écrire cet ouvrage ?
Le tome 1, Le climat après la fin du mois, sorti en juin 2019, a été rédigé en deux mois et demi. Le tome 2 a une histoire complètement différente. Je l’ai commencé il y a plus de deux ans, avec une première version complète fin 2024. Mais mon éditeur, Puf, m’a demandé d’attendre la rentrée littéraire de septembre. Et, entre-temps, se sont passées des choses dingues sur le climat : la sortie des États-Unis des accords de Paris, le backlash dans toutes ses dimensions en Europe et en France sur les politiques climatiques. Beaucoup de nouveaux faits m’ont obligé à revoir une partie de l’ouvrage. Mais cela prouve aussi que nous sommes en pleine bascule sur les politiques climatiques.
C’est-à-dire ?
On est en pleine bascule car il y a plein de désaccords et ça part dans tous les sens. Il y a des allers-retours, des marches arrières, des accélérations, des gens qui prennent des positions… Ce livre reflète un petit peu cette explosion de pensées. Le problème, c’est que vous devez à un moment poser le stylo. Ce que j’ai fait en mai 2025, et depuis, il y a déjà des choses qui ne sont plus tout à fait d’actualité.
Cela reste un ouvrage de vulgarisation scientifique assez dense. Que souhaitez-vous que les gens en retiennent ?
Il faut aujourd’hui se reposer des questions fondamentales parce que ça ne marche pas. Aujourd’hui, tous les Français, ou presque, comprennent qu’émettre du CO2, cela contribue au changement climatique. Mais in fine on reste dans une sorte de halo conceptuel. Les politiques et les scientifiques nous disent que nous portons une responsabilité collective sur le climat et que c’est donc collectivement qu’il faut bouger. Mais du coup, chacun se renvoie la balle : c’est la faute de l’État, des riches, des entreprises, mais ce n’est pas moi. Or, nous portons aussi une responsabilité individuelle. Et cela conduit à ce qu’aujourd’hui, plus aucun parti politique, même les écologistes, n’ose parler de changement climatique. Plus personne n’ose prendre position en disant qu’il faut transiter, qu’il faut le faire vite et que ça va demander des efforts aux gens, parce que cette idée ne passe plus dans l’opinion publique.
Comment expliquer ce changement politique ?
J’ai discuté avec les derniers présidents : Jacques Chirac, François Hollande, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron… Tous, au début de leur mandat, étaient convaincus par la question. Ils avaient en tête un grand projet climatique qui fédérerait le pays. Et au bout de quelques années, ils réalisent qu’en fait c’est l’inverse, que c’est un bourbier intégral et que s’ils mettent le paquet sur ce sujet, ils perdront les élections. Parce qu’en réalité, la transition énergétique heureuse, c’est une utopie.
C’est une utopie car c’est irréalisable ?
C’est le premier chapitre du livre. On pense que la transition ne va pas coûter cher et qu’en plus, cela va créer des millions d’emplois. Mais la réalité est tout autre : remplacer le charbon par de l’hydrogène pour produire de l’acier, ça va au moins augmenter le coût de production de 50 %. La décarbonation de l’aviation, c’est un sujet immensément compliqué, sans doute le défi technologique le plus important de notre économie. Et on n’a pas le début d’une solution. Les gens seront-ils d’accord pour baisser le chauffage en hiver et baisser l’air conditionné en été ? Cela va demander des efforts qui ne sont pas acceptés par la population.
Donc je pense que le message principal du livre c’est de dire : « Attention, on est dans un tournant. » On a pensé pouvoir porter une politique en disant « ça va rendre tout le monde plus heureux ». Ça ne sera pas le cas. Et en fait, aucune des politiques – et je les détaille dans le livre – n’est capable de cacher la triste réalité d’aujourd’hui qui est : transiter, c’est coûteux. C’est coûteux à travers une taxe carbone ou c’est coûteux à travers des normes qui vont imposer des prix d’énergie en obligeant à basculer sur des énergies moins émettrices de CO2. Dans tous les cas, l’acceptabilité sociale de toutes ces politiques se pose.
Ce livre est le tome 2. Y aura-t-il un tome 3 ?
Oui, je ne pourrai pas y échapper. Ce livre sur le coût de l’inaction climatique est très pragmatique. Pour le prochain, je voudrais prendre un peu de hauteur et revenir sur l’importance des sciences sociales et économiques. Parce qu’on voit bien que, quand même, derrière l’économie, c’est tout le projet sociétal qui est en jeu, et donc le projet politique. Prenons l’exemple de la polémique sur la taxe Zucman : les économistes y perdent leur réputation. En fait, cette histoire est un piège. Parce que l’opinion publique se dit : « Ah oui, mais attendez, les économistes sont d’accord sur rien, c’est parce qu’il y a des économistes de gauche, il y a des économistes de droite, et donc ce n’est pas une science, c’est de l’idéologie. » Et ça c’est désastreux. Je suis désolé, mais sans chercheurs en économie, on laisse libre champ aux plus vils populistes. Nous sommes des centaines dans les universités françaises mais trop peu au final à prendre la parole. Car s’exprimer, aujourd’hui, c’est prendre des coups.
Propos recueillis par Martin Venzal
Sur les photos :
* Cofondateur de l’école d’économie de Toulouse avec Jean Tirole, Christian Gollier a aussi été coauteur des 4e et 5e rapports du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
* Édité chez Puf, « Économie de l’(in)action climatique » est le prolongement d’un premier tome intitulé « Le climat après la fin du mois ».
*Christian Gollier est internationalement reconnu pour ses travaux en économie du climat.
Crédit : TSE

